Blessure profonde…

 

C’est le printemps et le grand ménage bat son train partout chez ses amies, Gisèle décide qu’il est temps de s’y mettre et un beau matin ensoleillé, elle sort son équipement pour laver plafonds et murs afin d’éviter cette corvée à son mari qui s’en charge habituellement.
Il travaille tellement fort ces derniers temps qu’elle ne veut pas lui imposer ce surplus d’ouvrage.
Elle se fait un plan de travail de sorte qu’elle ne sera pas trop fatiguée à la fin de chaque journée.
 
La radio joue un air du Hit parade qu’elle fredonne allègrement
tout en lavant et rinçant le plafond d’une main ferme.
Elle est rendue à la dernière travée quand l’escabeau bascule…
 
Elle tombe en accrochant tout ce qui se trouve sur son passage dont un miroir qu’elle a oublié de décrocher avant de commencer le travail…
Celui-ci se fracasse et une pointe lui traverse le bras juste à mi-chemin entre le coude et l’aisselle du bras gauche…
Le sang gicle, elle se relève pour appeler du secours mais se trompe de numéro en composant nerveusement et un monsieur anglophone lui répond en anglais…
Heureusement qu’elle parle couramment cette langue…
Elle dit : Help me I’am bleeding, I’am dying (Aidez-moi je saigne, je vais mourir…)
« What’s your address? ( Quelle est votre adresse)
Elle donne son adresse et perd connaissance après avoir raccroché…
L’homme a sans doute appelé la police car…
 
Elle reprend conscience à la salle de réveil de l’hôpital …
Elle regarde autour d’elle et ne voit que des sacs accrochés à un poteau dont les tuyaux de plastique sont reliés à son bras droit : Transfusion de sang, soluté et quoi d’autre encore…
Elle ne souffre pas, elle est semi consciente et c’est la voix de l’infirmière qui lui dit que tout va bien…
Elle entrevoit son mari qui lui prend la main pour la rassurer.
Il a les yeux brillants mais comme un homme ça ne pleure pas il réussit à se contenir et lui sourit…
Maintenant que le chirurgien a pu raccorder l’artère et le tendon sectionnés elle est considérée comme sauvée…
Puis on la transporte dans une chambre qui est déjà occupée par une dame âgée qui souffre de la maladie de Parkinson.
Celle-ci doit subir une opération au cerveau.
La pauvre femme tremble et échappe tout, même quand elle mange la nourriture est parfois projetée à quelques pieds d’elle ou ses ustensiles tombent par terre.
 
Quand l’effet de l’anesthésie est passé Gisèle éprouve d’intenses brûlures dans tout le bras jusqu’au bout de la main dont les doigts sont inertes.
 
Elle sonne l’infirmière qui lui administre une dose de morphine dans son soluté…
Quelques jours plus tard. Quand la douleur est maitrisée elle aide la dame à ramasser ce qu’elle échappe…
Celle-ci est originaire de l’Ontario et ne parle pas le français de sorte qu’elle est heureuse d’avoir une compagne qui la comprenne.
On lui apporte ses repas au lit ou dans un fauteuil après quoi on lui dit de se recoucher…
Puis un jour, le chirurgien vient la voir pour lui expliquer qu’un tendon sectionné prend beaucoup de temps à régénérer
Elle devra commencer la physiothérapie malgré la douleur si elle veut retrouver l’usage de sa main…
De plus dit-il on va devoir cesser la morphine par injection et vous la donner en pilules afin de pouvoir vous sevrer lentement.
Gisèle comprend mal ses raisons alors il lui demande :
« Vous ne voulez pas devenir morphinomane n’est-ce pas? »
Naturellement pas dit-elle…
Alors il faut couper ce médicament le plus tôt possible.
Ce qui veut dire que votre prochaine dose sera en pilules…
Après son départ elle s’interroge…
Que va-t-il m’arriver si je perds l’usage de ma main gauche?
On lui apporte ses pilules mais elle ne ressent pas l’effet escompté, l’intérieur de sa main brûle comme du feu à un tel point que les larmes coulent sur ses joues.
Après quelques jours elle dit à l’infirmière qu’elle peut garder ses pilules de farine puisqu’elles ne la soulagent pas.
On les remplace par deux Tylenol aux quatre heures.
Elle ne dort pas des nuits durant…
Les visites de son mari qui venait chaque jour ont commencé à se faire plus rares…
Il avait toujours une bonne excuse mais elle en éprouvait beaucoup de chagrin…
Il lui téléphonait chaque jour ou lui envoyait des fleurs mais elle se sentait vraiment seule dans son combat…
Puis les appels et les visites ont cessés…
Enfin, elle reçoit un coup de fil anonyme lui disant que son mari a rencontré une jeune fille de 17 ans etc…
Elle est au désespoir et veut sortir de là…
 
Rien à faire, le docteur est formel…
« Si vous sortez d’ici, je dégage toute responsabilité »
 
Pauvre Gisèle, elle est tellement découragée qu’elle regrette d’avoir survécu à ce stupide accident…
 
Elle n’a plus d’avenir et n’a plus envie de poursuivre ses traitements…
Que décidera-t-elle?
 

Le département de physiothérapie qui vient d’ouvrir sous la direction du Dr Papageorges en est à ses premiers balbutiements…

Tout y est d’une propreté impeccable, on s’occupe d’elle avec beaucoup d’attention…

On lui donne des petits chocs électriques dans la main en surveillant l’intensité du pouvoir électrique qui devra augmenter d’une séance à l’autre.

Parfois une larme coule sous l’effet de la douleur mais elle l’essuie avec rage et continue le traitement avec beaucoup de ténacité.

 

Il y a aussi des bains chauds dans des bacs profonds où l’eau tourbillonne afin d’activer la circulation sanguine dans le bras.

Il y a plusieurs de ces bains de différente grosseur où certains malades trempent soit une jambe d’autres un bras tout en étant assis sur une chaise adaptée à la bonne hauteur pour le confort du patient.

 

Il y a aussi des bacs de cire chaude pour soigner les mains des malades souffrant d’arthrite…

 

Plus tard on lui installe une prothèse de fortune fabriquée maison selon l’imagination de l’ergothérapeute…

On s’occupe beaucoup d’elle mais la main demeure toujours droite, raide et paralysée alors on décide de l’endormir pour lui installer un gant muni d’une lanière au bout de chaque doigt afin de pouvoir lui fermer le poing en allant attacher ces lanières autour du poignet pour que la main prenne une forme

arrondie.

Puis on lui donne son congé…

N’ayant aucun contact avec son mari, elle prend l’autobus pour se rendre à la maison puisqu’elle n’a pas suffisamment d’argent pour se payer un taxi.

En arrivant chez elle, elle est surprise de constater qu’il n’y a plus aucune trace de sang dans la maison.

Une voisine lui dit que plusieurs voisines se sont chargées de tout nettoyer…

Les yeux pleins de larmes, elle remercie puis rentre à la maison.

Son mari est au travail…

Elle est épuisée et veut dormir un peu avant de laver ses vêtements rapportés de l’hôpital.

Défaisant maladroitement le lit (c’est difficile de travailler d’une seule main) elle découvre un long cheveu noir sur son oreiller…

Elle pleure à chaudes larmes et finit par s’endormir les yeux bouffis par le chagrin.

Quand elle entend la clef tourner dans la serrure de la porte elle se lève  difficilement, se frotte les yeux…

Le cadran lumineux indique 23 heures…

François passe devant la chambre sans même y jeter un coup d’œil trop occupé qu’il est à bécoter sa nouvelle conquête…

Celle-ci lui demande en riant s’il veut une bière comme si elle était chez-elle!

Gisèle essaie d’écouter ce qu’ils se disent mais le téléviseur qui joue à tue tête l’en empêche…

Elle entend soudain le bruit de la douche et c’est juste à ce moment que la fille sort de la salle de bain dans son peignoir de ratine…

Gisèle surgit comme une lionne et crie : « Dehors, maudite putain » et elle la fout à la porte sans autre vêtement que ce peignoir de bain avant même que François ne puisse intervenir puisqu’il est allé au sous-sol chercher une bouteille de vin…

En entendant le bruit il grimpe les marches pour aller au secours de sa belle  et sortir de la maison mais Gisèle lui barre le passage…

 

Il brandit la bouteille au dessus de sa tête…

Effrayée Gisèle lui crie « N’essaies pas de descendre plus bas, il n’y a plus de barreau au pied de l’échelle »

Tu n’es qu’un moins que rien maintenant…

Toi que j’ai tant aimé pour ta sagesse, ton intégrité et ta fidélité tu viens de tomber de ton piédestal…

Rouge comme un coq, il abaisse lentement le bras et tombe à ses genoux en sanglotant…

Il appuie sa tête contre elle qui demeure droite comme une barre de fer…

Il lui entoure les jambes de ses bras robustes mais elle demeure inflexible…

 

Honteux, il se relève et sort de la maison, tenant toujours la bouteille à la main…

Elle entend la voiture démarrer en trombe, elle se précipite à la fenêtre et voit les feux rouges s’éloigner jusqu’au bout de l’allée…

Puis…Plus rien…La noirceur seulement la noirceur qu’elle scrute en espérant voir les phares revenir…

Elle reste des heures à l’attendre…

Souffrant le martyr, elle avale 2 Tylenol, va au salon où elle s’effondre dans un fauteuil…

Le téléviseur diffuse un film de nuit qui est tellement ennuyant qu’elle arrive à sommeiller un peu…

 

Elle est réveillée par la sonnerie de la porte à 4 heures du matin…

Soulevant le rideau, elle aperçoit 2 hommes dont l’un montre une plaque d’immatriculation de la police.

Croyant qu’ils se sont trompés d’adresse elle ouvre la porte.

Madame X?

Oui…

Pouvons-nous entrer ?

Certainement de quoi s’agit-il?

Votre mari a eu un terrible accident, sa voiture est tombée dans la rivière après avoir défoncé le parapet d’un pont…

Il était encore vivant quand un plongeur l’a sorti de son auto mais à l’arrivée de l’ambulance, il était toujours inconscient…

Les ambulanciers ont fait des manœuvres de réanimation, puis il a repris conscience quelques secondes…

Juste assez longtemps pour dire… 

Pardon Gigi…et il a rendu l’âme…

 

L’ambulance l’a conduit à l’hôpital car il était porteur d’une carte de dons d’organes…

 

De grosses larmes coulent sur les joues de Gisèle sait que si elle lui avait pardonné quelques heures plus tôt il serait toujours avec elle…

Selon les policiers, il y avait une bouteille de vin vide dans l’auto et il était en état d’ébriété…

Les assurances de son mari refusent de payer les indemnités alléguant la possibilité de suicide mais comme le Coroner a déclaré « Mort accidentelle » ils ont dû payer.

 

Après toutes les procédures, elle reprend péniblement ses traitements…

Elle s’impatiente parfois car elle dort environ 3 heures par nuit tellement la douleur est intense.

Le tendon a mis 2 ans à régénérer mais Gisèle a récupéré l’usage de sa main.

Elle a trouvé un travail qui lui permet de vivre confortablement mais elle ne pourra jamais effacer de sa mémoire la perte de son mari puisqu’elle se demandera toujours s’il a provoqué cet accident qui a mis fin à ses jours.

 

Votre amie qui vous dit :

À la prochaine…

 

 
 

 
Merci Claudy de m’accueillir chez toi…

C'est moi qui te remercie d'écrire pour mon site.


 

 


      

      

   
 

© Morgan Weistling
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